Le mythe des 10% du cerveau



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Certaines croyances ont la peau dure, et parmi elles, celle qui consiste à considérer que l'homme n'utilise qu'une fraction de son cerveau, de l'ordre de 10%, les 90% restant, en sommeil, servant alors à expliquer des caractéristiques latentes que l'on pourrait développer, aussi farfelues que la télépathie ou la prémonition.

Naissance d'un mythe

Cette croyance pourrait provenir de la déformation des propos de William James, un psychologue expérimentaliste célèbre de la fin du 19ème siècle. Dans l'une de ses études conduite avec son collègue Boris Vidis, sur l'enfant de celui-ci, les deux chercheurs tentent de développer précocement les aptitudes intellectuelles et étudient le degré d'intelligence qu'il est possible d'atteindre, en présentant les meilleurs conditions d'apprentissage. A cette occasion, James a la malencontreuse idée de suggérer que "les hommes ne connaissent peut-être qu'une fraction de leur potentiel mental".

Le propos est (honteusement) détourné et rendu célèbre en 1936, lorsque Lowell Thomas, un écrivain-animateur-radio, résume dans le préface de "How to win friends and influence people" de Dale Carnegie (le gourou du Self-improvement ou "l'amélioration de soi par soi-même") l'idée selon laquelle l'homme moyen ne développerait que 10% de son plein potentiel mental, attribuant même le propos à James. Cette idée pouvait paraître plausible en regard des connaissances de l'époque : puisque certaines fonctions cérébrales sont subtiles et leur absence peu visible directement, les médecins et physiologistes constataient souvent des lésions cérébrales n'ayant eu que peu d'impact* - d'autant plus que, on le sait désormais, le cerveau est particulièrement adapté à compenser la perte d'une fonction de sorte qu'une lésion, bien que très souvent définitive, ne signe pas l'arrêt définitif de la fonction concernée, qui peut être prise en charge par une autre partie du cerveau. Médecins et physiologistes en concluaient alors parfois que des portions lésées n'avaient en fait aucune fonction visible chez l'homme moyen.

* En fait, dans une grande majorité de ces cas, les médecins ne savaient tout simplement pas reconnaître l'effet de la lésion - et en concluaient alors qu'il n'y en avait pas.

Plus proche de notre époque, on sait désormais grâce aux différentes techniques d'imagerie, que l'homme n'utilise pas toujours l'ensemble de ces régions cérébrales à un même moment. Selon les fonctions concernées et les tâches que le sujet effectue, certaines portions du cerveau seront plus actives que d'autres. Ce fait est souvent détourné pour expliquer que l'homme n'utilise qu'une fraction réduite de son cerveau - mais ce détournement est tout à fait inexact : si l'homme utilise une fraction de cerveau à un moment donné, il en utilise d'autres à d'autres moments, et globalement, aucune portion de cerveau n'est totalement inactive.

10 ou 100% ?

S'il est vrai que le cerveau garde encore de nombreux mystères, on sait depuis longtemps que la question des 10% de cerveau actif, et des 90% de capacités latentes, est un concept absurde. 

S'il est vrai également que certaines capacités peuvent se développer avec de l'entrainement (par exemple, les sens à l'allure de sonar de certains aveugles), il n'est pas question là dedans, de régions cérébrales inactives qui se trouveraient miraculeusement "débloquées". Ces curiosités sont principalement dues au phénomène de plasticité cérébrale, le cerveau étant un organe extra-ordinairement fragile du point de vue physique, mais tout aussi extra-ordinairement robuste au niveau de ses fonctions.

Non, nous n’utilisons pas que 10% de notre cerveau : chaque région cérébrale possède une fonction, que l'on utilise lorsque la situation le demande. Voici quelques points pour vous en convaincre : 
  • Si l'on n'utilisait que 10% de notre cerveau, alors (en gros) 90% des lésions cérébrales n'auraient aucun effet, ce qui est loin d'être le cas : la majorité des lésions cérébrales ont des effets. Parfois, ceux-ci sont peu visibles si on n'explore pas les fonctions spécifiques qui leur correspondent. Parfois également, la plasticité du cerveau et les stratégies de compensation prennent en charge la fonction détruite, de sorte qu'on a l'impression que la lésion n'a finalement jamais eu aucun effet. Mais ce n'est pas le cas : toute lésion a un effet délétère - qui se constate généralement le mieux quelques jours après l'accident (lorsque la confusion cérébrale s'est dissipée, mais avant que le cerveau n'aie commencé à se réadapter).
  • L'imagerie cérébrale a montré que quoique l'on fasse (et même durant le sommeil), au moins 45% des aires cérébrales sont actives. Certaines zones sont actives plus souvent que d'autres, mais aucune région cérébrale (exception faite de lésions, justement) n'est totalement inactive, ni jamais activée. L'activité est toujours présente, faible ou forte, il n'y a pas de région silencieuse.
  • Le cerveau est un organe fortement consommateur d'énergie (jusqu'à 20% de l'énergie utilisée par l'ensemble du corps). Du point de vue évolutionniste, il est difficilement acceptable - pour ne pas dire franchement impensable - d'imaginer que la sélection naturelle ait amené à la conservation d'organe à 90% sans intérêt, mais consommant quand même de l'énergie, plutôt qu'à une avantageuse réduction. Dans le cas ou l'homme moyen n'utiliserait que 10% de son cerveau, un homme avec un cerveau 10 fois plus petit et 10 fois moins gourmand en énergie, mais tout aussi efficace, aurait un avantage considérable sur ses cousins.
  • Avec l'avancée de la recherche, on a découvert de mieux en mieux et de plus en plus précisément les fonctions associées aux zones cérébrales. Or, il n'y a plus de zone qui n'ait une fonction (ou plusieurs) connue désormais.
  • Si 90% du cerveau était inactif, 90% des cellules seraient inactives. Or, depuis l'invention des micro-électrodes pouvant mesurer l'activité cellulaire, on s'est bien rendu compte que ce n'était pas le cas : sauf problème, chaque cellule vivante du cerveau est bel et bien active. Chaque neurone dépolarise par ailleurs régulièrement, à l'état de repos.
  • Chaque cellule inactive, par ailleurs, a la fâcheuse tendance a rapidement dégénérer. Si 90% du cerveau n'était pas utilisé, 90% du cerveau serait vite recyclé.
  • Il existe, en fait, des personnes qui, à un moment donné, activent l'ensemble de leur cerveau : les épileptiques globaux, lors d'une crise épileptique. A cette occasion, ils tombent inconscients, ont la fâcheuse tendance à chuter et se fracturer, à uriner et convulser... Avouez que l'utilisation à 100% au même moment, est peu enviable...